« Il y a beaucoup de fantasmes autour de la disparition du support papier au profit du numérique »

Dans: Entretiens|Médias en ligne|Webdesign

Un post de Fabrice

24 oct 2009

benoitDesigner Interactif, Benoît Drouillat tient un carnet remarquable où il analyse les évolutions de la presse en ligne et s’interroge sur l’évolution des modes d’information.  Dans l’interview  qu’il a accordé à Espritblog, il  estime qu’en France  « nous n’avons pas de vrai site d’information utilisant les potentialités du journalisme multimédia » mais que cela viendra.

Sur votre blog, vous écrivez beaucoup sur le  webdesign des sites de presse américains mais très peu sur celui des sites de presse français. Ces derniers sont t-ils si en retard dans le domaine du web design ?

Il est vrai que l’innovation dans les usages de l’information en ligne nous vient essentiellement des pays anglo-saxons (je ne dirais pas nécessairement des États-Unis). Ils ont indéniablement une avance dans leur réflexion, pas uniquement en termes de design, mais dans la façon dont ils envisagent les modes de consommation de l’information. Cela est lié à de nombreux paramètres, économiques, organisationnels et culturels. Dans les pays anglo-saxon, la démarche de design a souvent une véritable place dans le projet, intégrée très en amont. En France, elle souvent considérée comme un dispositif d’habillage et ses apports son mal compris par les décideurs. Ce n’est donc ni vraiment une question de retard ou de compétence. Nous avons en France des experts très pointus aussi qui travaillent sur les problématiques d’information en ligne, comme Upian ou Rampazzo & associés. Mais, en France, la place de la démarche de design doit changer pour que les sites d’information en ligne puissent accéder à la même dynamique que les sites anglo-saxon.

Pure Players. C’est le terme à la mode lorsque l’on parle des sites d’infos existant exclusivement sur le Web comme Rue89, Mediapart, Slate, Le Post. Globalement, lorsqu’on analyse la manière dont ces sites sont conçus on a le sentiment d’une frilosité extrême dans le domaine du design et de l’interactivité. Comment analysez-vous cela ?

Les sites d’information indépendants sont formellement plus proches des blogs et ont bien mieux intégré la dimension sociale du web que les sites d’information « traditionnels ». Beaucoup expérimentent sur les usages et sur leur modèle économique. Cela semble en effet rendre plus difficile une réflexion de fond sur le design. Abandonner la culture du portail et trouver de nouvelles façons de mettre en scène l’information demande du temps. Ce n’est pas qu’une question de design, il faut imaginer de nouveaux services, de nouveaux modes de consultation et il y a peu de place pour la recherche et développement,  un certain souci de réactivité. Sans oublier que beaucoup d’acteurs de l’information en ligne indépendante sont financièrement fragiles. Nous n’avons pas en France de vrai site d’information utilisant les potentialités du journalisme multimédia, mais cela viendra.

Ne pensez-vous pas que si les sites de presse français sont si peu enclins au beau à l’originalité dans la mise en écran et dans l’utilisation du multimédia, c’est parce que les journalistes ne sont pas sensibilisés à la notion de web design ? Cette matière n’a t-elle pas sa place dans les écoles de journalisme ?

En voyant les travaux de certains étudiants du CELSA, je crois que la difficulté des journalistes à s’approprier les usages numériques va disparaître. Je ne crois pas qu’il faille rendre responsables les journalistes de cette difficulté. Ces changements structurels qui sont en train de s’opérer dans le métier posent de nombreuses problématiques. Cela nécessite un effort de formation considérable, une nouvelle culture. Sans compter qu’il existe un vrai problème de moyens financiers. C’est plutôt aux managers des sites de presse d’encourager à une meilleure intégration du design, à explorer et expérimenter davantage.

En tant que lecteur, que web designer, quel regard portez-vous sur la complémentarité web / papier ? Comment selon vous devrait t-elle s’articuler ?

Il y a beaucoup de fantasmes autour de la disparition du support papier au profit du numérique. Je n’y crois pas. Marshall McLuhan écrivait que l’avènement d’un nouveau medium ne provoquait jamais la disparition des précédents. La radio n’a pas remplacé le livre, de même que la télévision n’a pas remplacé la radio. Aujourd’hui, dans la presse française, les supports sont opposés car ils sont conçus historiquement de manière isolée. Un support, une rédaction. Cette organisation ne favorise pas l’articulation hybride des médias entre eux, qui est à mon avis le mode qui va s’imposer très rapidement. Cette hybridité, c’est la recherche d’une expérience qui conjugue les propriétés formelles et structurelles les plus intéressantes de chaque support. Par exemple, Times Reader, la Rich Desktop Application du New York Times, offre une lisibilité qui tend vers celle du support imprimé, en proposant une expérience de navigation propre aux médias interactifs. Vous avez le meilleur de l’imprimé et de l’interactif réunis dans un même produit. Les tablettes vont susciter une rupture d’usage brutale dans ce sens. Il y a beaucoup de pistes possibles pour définir ce que sera l’articulation papier / interactif, mais je pense que l’idée qu’il faut retenir, c’est que la notion support matériel de l’information (papier, tablette, mobile ou autre) va s’enrichir de possibilités interactionnelles qui vont transformer en profondeur l’usage de l’information.

Demain, un investisseur vous donne carte blanche pour créer un site d’infos en ligne. Quel serait votre parti pris graphique et éditorial ?

Ce serait nécessairement un projet dans lequel il y aura une réflexion sur un nouveau mode de lecture. Il y aurait un service totalement nouveau. Mais je crois que je ne développerais pas un site web, plutôt justement un dispositif hybride comme Times Reader. En tout cas, cela n’aurait rien à voir ni avec un portail d’info classique, ni avec un blog, ni avec une communauté en ligne. Ce serait davantage dans l’esprit de ce que développe la cellule R&D du New York Times.

Pour conclure, quels ouvrages recommanderiez-vous aux lecteurs d’Espritblog ?

Relire Pour comprendre les médias de McLuhan. Une presse sans Gutenberg de Patino et Fogel. La fin des journaux de Bernard Poulet. Ces trois ouvrages montrent 3 étapes dans le cheminement fascinant de notre compréhension des usages de l’information.

Bonus :

Benoît Drouillat a publié avec Nicole Pignier 2 ouvrages, Penser le webdesign (L’Harmattan, 2004) et Le Webdesign, sociale expérience des interfaces web (Hermès-Lavoisier, 2008).

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