La boîte à idées du journaliste multimédia
Billet de (mauvaise) humeur
Je viens de lire un édito paru dans un vieux numéro de la revue XXI (les deux derniers paragraphes), très critique sur le journalisme multimédia (puis nuancé en commentaire). Cet édito m’a passablement agacé dans un premier temps, puis interrogé par la suite.
Agacé.
Les auteurs se livrent à une critique acide du journaliste multimédia, le peignant en Shiva de l’info. Armé de son téléphone portable, il alimente à jet continu des consommateurs d’info rivés à leurs écrans. « Illusion, analyse l’édito. Les meilleurs outils du monde ne remplaceront jamais un regard, ni le temps pris à rencontrer les protagonistes d’une histoire, ni la patience de vérifier. »
J’avoue avoir été un peu blessé : j’avais fait deux petits sujets multimédia pour… le blog de XXI. Pan sur le bec !
Un peu énervé, j’ai commencé à fourbir un argumentaire cinglant…
C’est, me suis-je dit, le même genre de discours qu’avaient du tenir les journalistes de la vielle presse lorsque le reportage photographique a commencé à se développer.
C’est aussi faire fantasmer la presse écrite comme média idéal dans la restitution d’un regard ou dans le véhicule d’une émotion. Les mots peuvent aussi mentir, être eux-aussi « photoshopés », tromper et se tromper.
C’est enfin avoir une vision caricaturale du support internet. « Dans quel module multimédia rentreraient les images de Balazs Gardi (photojournaliste publié dans XXI) sur la vallée la plus dangereuse du monde (en Afghanistan) ? » ironise l’édito.
Et pourquoi pas dans ce module multimédia du New York Times, avec ce diaporama sur la mort d’un soldat en patrouille ? N’y a-t- il pas là-aussi un regard ? Ce sujet multimédia ne capture-t-il pas lui-aussi l’émotion suscitée par la mort de ce soldat de la plus subtile des manières ? Et quid de ce splendide diaporama de Mediastorm sur les Marlboro Marine ?
Mais une fois passé l’agacement, je me suis interrogé.
Cette méconnaissance des possibilités narratives du multimédia est sans doute légitime. Au vu de la production moyenne et de l’économie actuelle qui n’encourage pas la qualité, pas étonnant que certains aient cette image du journaliste multimédia, homme-orchestre, ni fait ni à faire, totalement low-cost.
Mais tout est une question de regard. Regarder le journalisme multimédia sous la lorgnette de ce qu’il a de moins bon, c’est un peu comme aborder le reportage en lisant Choc ou Guts. Mieux faut lire Granta ou XXI.
Il existe des « lieux » d‘excellence multimédia qui racontent le monde avec la même ambition et la même exigence que peuvent le faire les reporters de XXI. Simplement à leur manière, avec d’autres outils. C’est vers cela que le journalisme multimédia doit tendre. C’est en tout cas là que j’ai envie de porter mon regard.
Voici donc en conclusion de cette petite note d’humeur cinq histoires multimédia que j’aime particulièrement. Des « XXI » du multimédia, en quelque sorte.
Les passionnés connaîtront, les autres découvriront…
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14 Commentaires pour Multimédia : une question de regard
Fabrice
mai 19th, 2009 à 18:29
Tout à fait d’accord avec toi Jean. Ce passage m’a aussi beaucoup irrité d’autant que je suis un lecteur assidu de XXI. Le problème ne vient pas du multimédia mais du fait qu’aucun support dans ce pays ne permet aux journalistes multimédia de s’exprimer comme il se doit. Cette réalité, semble malheureusement échapper à XXI. C’est regrettable car l’esprit XXI est bien soluble dans le web reportage.
Pierre
mai 19th, 2009 à 18:37
Bah, ces journalistes ont peur… Ce sont des réflexes corporatistes alimentés, il est vrai, par une réalité: on demande de plus en plus aux journalistes de tout faire, en même temps… Donc ils ont raison en disant qu’apprivoiser les émotions prend du temps, mais ils ont tort en disant qu’aucun élément multimédia ne viendrai améliorer le produit final des reportages qu’ils citent.
Le problème quand on défend le multimédia, c’est qu’on se retrouve à défendre des pratiques qui certes, sont multimédias, mais n’ont plus grand chose à voir avec le journalisme.
Or vous savez (mais vous oui…) que journalisme et multimédia ne s’opposent pas. Pour St-Ex et Beccaria, apparemment oui. Mais bon, je ne leur en veux pas, ils n’en savent juste rien.
novovision
mai 19th, 2009 à 19:03
Multimédia : une question de regard http://bit.ly/1ak8tX
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Jean
mai 19th, 2009 à 19:11
@ Pierre
Je ne serais pas si cruel que toi et pour le coup, je ne parlerais absolument pas de corporatisme. XXI a eu le courage d’aller à contre courant d’une certaine idée de la presse, aux formats raccourcis et aux reportages sans épaisseur.
J’espère que les journalistes que nous sommes aurons le même courage et la même inventivité.
Les deux combats ne sont pas si éloignés.
Pierre
mai 20th, 2009 à 17:41
Détrompes toi Jean, si je parle de corporatisme, c’est bien parce que pour ces journalistes de presse écrite, le multimédia, c’est pas vraiment du journalisme… C’est une espèce de verrue qu’il convient de tenir à distance. Crois moi, j’ai pu mesurer (et d’ailleurs je le mesure encore chaque jour) le mépris des journalistes tradi pour les journalistes web.
Jean
mai 20th, 2009 à 17:50
@ Pierre
Je n’ai pas ton expérience pour évaluer cette fracture… que visiblement tu connais très bien….
Simplement, je pense que cette fracture n’est pas une simplement fracture web-printn
C’est davantage une fracture, avec d’un côté les « surtout ne changeons rien même si le bateau coule », de l’autre les « et si on essayait, si on innovait sur le papier, en télé, sur le web pour inventer de nouvelles relations, un nouvel usage de l’information »…
Pour le coup, XXI appartient, il me semble à la seconde categorie…
Matthieu
mai 21st, 2009 à 8:24
C’est avec amusement que j’ai découvert ce billet d’humeur. Il se trouve que j’ai acheté ce numéro de XXI cette semaine.
En lisant l’édito, j’ai eu exactement la même réaction que toi, Jean. Ça m’a d’abord profondément énervé. Non pas que la critique soit dénuée de tout fondement, mais parce qu’elle était à mon sens un raccourci rapide de l’exercice (ou de l’emploi) du multimédia aujourd’hui dans le journalisme. Cela ressemble étrangement -et sur ce point je donne raison à Pierre- aux nombreuses opinions négatives que l’on peut entendre de la part de journalistes du « print ».
Du coup, j’ai relativisé… Car en fait, cette critique vaut surtout pour le multimédia tel qu’il est pensé dans la majorité des quotidiens, c’est-à-dire une simple plus-value, souvent mal pensée, à un support papier.
En agissant ainsi, le multimédia apparait pour beaucoup comme une chose inutile et désuète, voire rébarbative… XXI ne fait que relayer cette idée déjà fort répandue dans la profession.
Il suffit de voir la saison 2 de Reporters, la série diffusée en début de semaine sur Canal +, série co-écrite par un ancien journaliste de Libération, Sorj Chalandon. Dans le deuxième épisode, Patrick Bouchitey -vieux journaliste du quotidien 24h dans le monde- s’en prend au chef du service multimédia (désigné comme le méchant dès le premier épisode).
Bouchitey, à qui on demande de traiter en live pour le site Internet le procès qu’il couvre pour le journal, répond: « Ouais, et je rajoute une ligne à chaque fois que le procureur se gratte le cul ? » Ou encore, en envoyant valser la logique bimédia que veut mettre en place le « méchant journaliste »: « Moi je veux bien être bi, mais à condition d’être prévenu quand je me fais enc… » (voir le trailer: http://www.dailymotion.com/video/x94ftx_reporters-2-teaser-3_creation)
Au final, j’ai sourit en regardant Reporters. Je pense qu’il faut en faire de même pour l’édito de XXI. Car ce n’est pas une critique du journalisme multimédia dans sa globalité, mais de la façon dont il est utilisé la plupart du temps…
Jean
mai 21st, 2009 à 9:18
@ Matthieu
Je n’aurais pas dit mieux que toi sur le sentiment suite à la lecture de cet édito : énervé + interrogé…
Si évidemment la réalité du paysage multimédia est bien celle décrite, je soupçonne également que cet édito soit « un brin » marketing, en forçant le trait, d’un côté (multimédia=logique de flux=logique de flots=low-cost) comme de l’autre (papier=média idéal = média « sensible », du « réel »…)
J’aime bien ton analogie sur Reporters et l’image rencoyée. Et le teaser est en effet assez mythique…
Sur le fond, je repique une phrase d’une interview qu’on avait fait sur Espritblog
« Le low-cost, ce n’est pas la faute du multimédia, c’est la faute de certaines rédactions qui ne croient même plus en ce qu’elles font et qui ne croient plus en la valeur ajoutée de l’information. »
C’est exactement mon sentiment… (pour une partie des rédactions, certains innovent quand même, il ne faut pas tout mettre dans le même panier).
Raglouf
mai 28th, 2009 à 21:01
Journaliste pendant plus de deux ans et demi en diverses rédac-web je confirme, le web est un outil formidable qu’aucun support ne pourra égaler, en revanche ceux qui sont au commandes savent très bien comment en tirer parti.
La plupart des Pole web des gros groupes (Lagardère et consorts..) sont un ramassis de jeunes "geeks" branchés ou non qui reformulent à nouveau les formulations d’autres. Tout est fait pour aller plus vite mais pas "plus mieux".
Le temps sur le web est primordiale et si Google se pose en mantra dans les bureaux de la direction, c’est la faute à l’audience car un dossier ou papier approfondi ne sera jamais en adéquation avec les clics espérés.
J’espère juste qu’au delà de la pseudo-indignation du milieu l’on pourra réfléchir aux statuts (carte de presse etc…) et à la paye de ses forçats dont j’ai fait partie.
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Pierre
mai 28th, 2009 à 21:01
C’est vrai qu’il y a un côté partial… Et puis l’encadré de la rédaction du Monde.fr est énorme, je le trouve surréaliste.
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Eric
mai 28th, 2009 à 21:01
Oui, tu cites le livre d’Elizabeth Lévy et si je me souviens sa conclusion était: "Ne dites pas à ma mère que je travaille dans le web, elle me croit journaliste".
Mais il y a un point que j’aurais aimé souligner, c’est le biais énorme de cet article. En gros, le journaliste critique les concurrents du Monde et critique un tout petit peu Le Monde (et le Post). Du genre: à l’Express c’est une armée de précaire et à lemonde.fr ce sont des CDD et des CDI (plus quelques stagiaires et des pigistes). Bref, c’est la difficulté pour un média de parler de médias…
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Pierre
mai 28th, 2009 à 21:01
@Sarrdanapale: Merci beaucoup pour ces compliments, je vais tâcher d’être plus prolifique.
C’est vrai qu’il y a une tendance qui peut être agaçante, vu de l’extérieur, à distinguer le journalisme du journalisme-web, puisqu’ après tout, il s’agit du même métier. Cependant, la fracture existe dans notre profession et elle s’exprime de diverses manières, par un mépris réciproque souvent, par une question de génération parfois, mais surtout, cette fracture a été largement utilisée et ordonnée par les directions des médias, comme je l’explique dans un des posts cités.
Donc, j’ai bien peur qu’on ne continue encore à parler de cette fracture, d’autant que, l’un des problèmes majeurs, est qu’on empêche (pas manque de moyens, d’envie, de débouchés, d’ambitions éditoriales) les web-journalistes de produire, comme vous dites, "de bons articles".
De "bons articles" prennent du temps. Une dépêche republiée, c’est cinq minutes. Et c’est le même clic généré au final…
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Sarrdanapale
mai 28th, 2009 à 21:01
Merci
encore un article posé et intelligent sur votre blog. Dommage qu’il n’y en ait pas plus souvent. Là au moins ça ne s’énerve pas trop et après tout le brouhaha sur Twitter and co, c’est agréable.
Et une question:
Il n’y en a pas marre de parler du boulot de journalisme -web ? Surtout pour s’emporter à tout va. Les gens feraient peut-être mieux de travailler, de faire des bons articles, d’essayer de réfléchir différemment, et la reconnaissance viendra toute seule. Là les crêpages de chignon entre happy few sur rien, c’est un peu fatiguant.
Bonne journée
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Ficelle
juin 4th, 2009 à 21:01
C’est toujours intéressant par ici… Faudrait que je vienne plus souvent!
Et pis les forçats, c’est pas que sur le web… Il oublie un peu ça ton Ternisien… Même dans le "papier" (je te parle même pas de la radio ou de la télé…), faut avoir l’info le plus vite possible et la donner IMPERATIVEMENT le lendemain… même si donner de la plus-value au chmilblic prendrait 24 heures de plus… c’est dommage, et assez pauvre finalement… Courte-vue/culture du jetable/de l’immédiat, j’écris ton nom…
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